Tuesday, April 30, 2013

L'envers du décor de la transformation numérique


Nous avons, à l'occasion de plusieurs messages, analysé la transformation numérique de l'entreprise.
Cette transformation n'est pas immédiate. Elle dépend des orientations stratégiques, de la compréhension des enjeux, de l'appropriation par le management.
Nous avons aussi remarqué que le "continent numérique", celui de la "seconde économie", était apatride, ce qui pose la question des disparités réglementaires entre les nations. La division internationale du travail suit les lignes de pentes que ces disparités tracent. Le temps des "bassins" industriels est passé, et dans une industrie numérique globale, les clivages ne sont plus ceux de ressources naturelles : ils sont provoqués par les différentiels réglementaires.

Poursuivons quelque peu cette analyse sur l'envers du décor de cette révolution.

La transformation numérique, est expliquée par plusieurs facteurs que nous allons analyser ici :

  • l'évolution technologique en est de toute évidence le fondement,
  • les contraintes réglementaires, fiscales, sociales canalisent l'évolution et en exacerbent artificiellement les conséquences économiques,
  • la compréhension, ou l’incompréhension, de ces fondamentaux est aussi une des clés du parcours des nations dans leur découverte d'un nouveau siècle économique.
Nous ne revenons pas sur l'évolution technologique, par ailleurs vantée par de multiples gourous et champions, et qui brossent un décor mirifique.
Regardons plutôt l'envers du décor.



Ce sont la force des contraintes et la compréhension des enjeux qui sont le cœur de notre propos.

Parmi les contraintes, le cadre fiscal est mis en avant. En effet la pression fiscale différentiée, par exemple, dans une activité qui confronte plusieurs "faces", situées dans des pays distincts, incite l'opérateur de cette activité :
  • à surfacturer les multinationales prêtes à payer un service de publicité, qu'elles peuvent domicilier avec une grande souplesse, par exemple dans un pays de résidence fiscale avantageuse. 
  • à ne pas facturer les clients et prospects consommant des services locaux, car la facturation serait fiscalement surchargée.
Ce différentiel de pression, non seulement "chasse la matière fiscale", mais aussi, de façon logique, crée un avantage concurrentiel tangible en faveur de l'opérateur qui peut jouer sur les 2 faces. Ceci a pour effets :
  • substituer à des prestations traditionnelles locales des prestations numériques, artificiellement gratuites. Cela peut être le cas par exemple des mails, qui sont gratuits, alors que le courrier est payant.
  • désavantager de petites entreprises de l'économie numérique, locales, et mal équipées pour jouer sur plusieurs faces. Cela sera par exemple le cas des éditeurs de logiciel de wiki, qui voient leurs clients séduits par l'offre de dumping des grands réseaux sociaux.
L'effet dépressif, substituant de la production internationale à des pans du PIB national, est ainsi accéléré.

Le propos n'est pas de contester les bonnes intentions du législateur, ou de l'Administration fiscale : la justification d'un impôt, à sa création, repose sur une logique, l'impôt est l'expression d'une vision cohérente et respectable. Et plus généralement le système législatif et réglementaire n'est que le bras armé d'une vision. Cependant, entre temps :
  • d'une part le monde change, et la vision devrait évoluer pour l'adapter aux nouveaux enjeux. La transformation numérique remet clairement en cause la vision nationale, les particularismes fiscaux dévastateurs. La vision européenne, si tant est qu'il y ait une telle vision, ne peut plus se focaliser sur un "marché commun" de produits et prestations matérielles : de fait le marché commun numérique est dès à présent mondial. La vision européenne est dès lors contre-productive, ayant les effets inverses de ceux que les fondateurs de l'Europe ont recherché, car le paradigme est bouleversé.
  • l'empilement des réglementations diverses, des jurisprudences du mille-feuille administratif, créent une complexité coûteuse en structures pour les entreprises (services comptables, RH, juridiques) et pour la régulation aux différents niveaux de contrôle. Complexité coûteuse, mais aussi énorme résistance aux changements, car la crainte est toujours, en simplifiant et régénérant la réglementation, de léser tel ou tel, vigilant sur ses droits acquis. Une petite comparaison des mécanismes d'imposition des plus-values démontre l'excellence de la France dans la course à la complexité (il faudrait aussi ajouter les "contributions sociales", qui sont curieusement oubliées dans ces comparaisons).

Finalement, il en est du système réglementaire comme d'un patrimoine applicatif d'une entreprise : les vieilles applications se sont accumulées, chacune justifiée en son temps, se sont imbriquées, sur les anciens périmètres ! et pendant ce temps l'entreprise doit évoluer, faire face à de nouveaux défis... Son précieux patrimoine applicatif, atteint d’apoplexie, ne peut plus répondre : la limite du "bidouillage" est atteinte. Lors des fusions-acquisitions, la juxtaposition, pour un même métier, de patrimoines SI incohérents apparaît au grand jour. Il faut alors se redonner une vision, et procéder à une urbanisation du système d'information.

La vision commence par celle des chaînes de valeur. Ce sont les bases de l'alignement des systèmes d'information, c'est là mon cœur de métier.

Il en va de même avec l'emballement de ce système réglementaire inadapté aux nouveaux enjeux. Classiquement, il a pour corollaire les interventions court-termistes pour corriger certains effets de marché. Ces interventions ont eu par le passé des effets boomerang trop vite oubliés : par exemple le "plan calcul" qui a réussi à éradiquer la filière informatique française. Que penser des projets sur le haut débit, fondés sur le concept de fracture numérique, alors que les générations de téléphonie se suivent à cadence rapide pour l'accès en débit et en mobilité ? Faudra-t-il investir à la fois dans le câble pour les campagnes (voir à ce sujet les recommandations pour le haut débit) et y maintenir la tournée des facteurs ? l'absence de cohérence, dans l'instant et dans la durée, est tout simplement l'expression d'une absence de vision, et de la confusion des échelles de temps : rapidité des évolutions technologiques, lenteur des réformes des réglementations nationales.

Pourtant les bases, les ressorts de l'évolution ne sont ni complexes  ni nouveaux dans leurs principes. Certes, les périmètres changent et la localisation s'efface. Mais pour le reste, les mécanismes économiques, psychologiques, sociaux sont éternels. On le constate tous les jours, par exemple en plongeant au cœur des réseaux sociaux, où l'on retrouve tous les ressorts de la vraie vie. Prétendre qu'il y a des changements de ces ressorts est un leurre, qui autorise les spéculations et peut brouiller l'aperçu des obstacles qui se dressent devant nous.

Reprenons l'exemple de la fiscalité : c'est une chaîne de valeur comme une autre, car il s'agit bien de transformer, tout au long de son cycle de vie, l'entreprise et le particulier. Une sorte de code de la route, avec ses contraventions, ses péages, ses "redressements". Un modèle à faces multiples, définissant l'assiette, recueillant les déclarations, notifiant, recouvrant les dûs, et,... re-distribuant aux plus démunis...
En somme un schéma, dans sa configuration, comparable à celui d'une entreprise (voir les "azimuts des chaînes de valeur"):
Le polygone du modèle à plusieurs faces des impôts
Certes l'opération de transformation, pour la fiscalité, est complexe, certes elle est fondée sur des particularités, des souverainetés nationales, des accords entre Etats, une sur-couche européenne... Surtout, elle contribue fortement à la résistance au changement, à la rigidité du mur réglementaire datant d'un autre age. Certes il y a des trous dans la raquette européenne  avec les "Etats tunnels" mentionnés dans les débats au Sénat. Certes ces opérations seraient modifiables. Oui, mais dans quel sens ? Sur quel périmètre ? De quoi s'agirait-il ? On voit bien le débat provoqué par l'idée d'une fiscalisation des données individuelles. Quelle est la vision, et quelle serait la chaîne de valeur ? et les effets boomerang ?
Comment synchroniser la révolution technologique, qui est en marche et monte tous les jours plus en puissance, et (voir les travaux du Sénat sur le sujet) la réforme indispensable : notre désarroi est à la mesure des enjeux !

Finalement la compréhension des enjeux, du changement de paradigme, de la dynamique enclenchée  ... malgré un discours ambiant souvent lénifiant, parait bien faible. Certes les entreprises ont engagé des programmes de transformation, sont présentes sur les réseaux sociaux, expérimentent l'Open Data, les "RSE" (réseaux sociaux d'entreprise), ... Certes un programme gouvernemental est défini. Mais un retard de motivation, de compréhension, par rapport aux Etats Unis est palpable, par exemple pour la présence du haut management dans les réseaux, la tenue de blogs, la communication directe des dirigeants.
D'ailleurs, dans l'enquête réalisée par Mac Kinsey aux Etats Unis, l'implication des "senior executives" a fait un bond entre 2011 et 2012, passant des alentours de 50 %, où elle plafonnait depuis 4 ans, à 85 %. Quand nos hauts dirigeants seront-ils à 85 % impliqués dans le net 2.0 ?
Ce retard, habituel dans l'appropriation des nouvelles technologies, n'est pas favorable au positionnement stratégique des entreprises et organisations sur les marchés du numérique, qui permet sécuriser les positions économiques acquises, et de saisir les opportunités de développement, facteur de croissance que constatent les études.

Ce retard signifie-t-il que nous bénéficierons des mêmes retombées économiques que celles constatées chez nos devanciers. On peut en douter fortement, car le contexte réglementaire américain est différent, et les mêmes causes n'ont dès lors pas les mêmes effets. Nous sommes habitués à regarder outre-atlantique pour prédire nos évolutions et prendre exemple. Cette fois-ci, prenons garde de ce mimétisme, le réveil risque d'être difficile. Le "marché commun" jouera-t-il à l'envers ?

Ce jeu de Cassandre n'est pas un plaisir, mais les perspectives de croissance annoncées grâce à la transformation numérique seront-elles au rendez-vous ?

Les effets positifs de la transformation numérique, évidents dans une vision globale, compenseront-ils la pression dépressive du désavantage concurrentiel ? Instruits de ces écueils, comment bousculer les multiples chicanes administratives et particularismes des périmètres nationaux dépassés par le torrent numérique ?

Tuesday, April 23, 2013

Le continent numérique en cible


Dans un précédent message, nous avons utilisé l'image de la dérive des continents : le continent global de la seconde économie dépassera, dans 20 ans nos continents nationaux de l'économie traditionnelle.
Cette seconde économie suit sa logique intrinsèque, mondialisée, très évolutive car libérée des contraintes matérielles et de localisation.
La transformation géopolitique qui est amorcée, la perte de puissance des nations, ne sont pas conjoncturelles, il s'agit d'une nouvelle révolution qui modifiera de nombreuses chaînes de valeur. Dès à présent, les positions, sur l'économie du numérique, sont dominées par quelques entreprises, pour la plupart américaines, qui optimisent leurs actions sur l'échiquier mondial.
Pourtant la transformation numérique est un levier de croissance : comment en tirer avantage, et tout simplement maintenir nos positions de puissance économique ?
Inutile de procéder à une analyse des technologies, des impacts économiques, fiscaux, sociétaux : le rapport public dit "Colin et Collin" est un diagnostic complet, pertinent, très approfondi. C'est une somme et une référence. Il a inspiré la feuille de route du numérique.

Au delà de cette analyse, comment corriger les écueils constatés :
  • "érosion de la matière fiscale" qui signifie en clair que des pans entiers de l'économie vont sortir du champ fiscal, comme on le constate déjà actuellement : un appauvrissement de l'Etat (perte de TVA et d'impôt société) est engagé,
  • effet dépressif de la transformation, par destruction de parts entières de chaînes de valeur, du fait de leur numérisation (le numérique "mange l'économie"), et en particulier pertes d'emplois,
  • transfert vers des industriels du net globaux et domiciliés hors de nos frontières, d'achats traditionnels faits à des entreprises localisées dans nos frontières.
Cela tempère l'enthousiasme. Malgré tout, la croissance est au rendez-vous, selon de nombreuses études : les entreprises gagnent, vendant des produits plus complets, du fait de la numérisation, étant plus compétitives.

En attendant, les investissements à réaliser sont colossaux, par exemple de l'ordre de 20 milliards pour le haut débit. Cela consolide le mouvement. Cette chaîne de valeur a des bases illogiques : les géants du net ne contribuent aucunement au financement des réseaux, et tirent avantages de cette gratuité, voire de la captivité numérique, comme expliqué dans un précédent message.

Les enjeux à moyen terme sont majeurs. Il en va de la transformation numérique comme du changement climatique : impossible de faire machine arrière, le cumul de décisions éparses et de court terme crée le changement, et la planète est concernée dans sa globalité.

Ceci dit, le présent message propose un angle d'analyse simple, simpliste, distinct de celui qui est généralement pris, par exemple dans les propositions actuelles, et dans la feuille de route qui en est issue.

En effet, ces propositions sont contraintes par le contexte actuel, le cadre national, les pratiques généralisées devenues incontournables. Ici, nous pouvons, un instant, nous autoriser à "rêver" d'une cible.

Car ce type de question, avec des enjeux forts à terme, est justement celui au quel sont confrontés les urbanistes, les vrais urbanistes des cités  mais aussi les urbanistes des systèmes d'information (cf le Club Urba-EA dont j'ai été l'un des initiateurs). Or, dans ces professions, on sait très bien qu'il est indispensable de définir une cible, en quelque sorte idéale, débarrassée des contingences dues aux systèmes actuels, de la complexité due aux ajouts successifs et opportunistes. Libre ensuite de trouver les chemins de migration pour s'approcher de cette cible. Car le sujet est trop complexe pour être simplement abordé de pas à pas, sans vision à terme.

Quelle serait donc cette cible idéale ? Il s'agit ici de raisonner sur ce fameux "continent numérique" globalisé, celui de la "seconde économie" dont la croissance est si rapide.
Il est tout aussi clair qu'une pareille cible doit se développer dans un territoire économique homogène dans ses règles du jeu civiles, fiscales, sociales. Il ne s'agit pas ici de porter de jugement de valeur, mais simplement de s'autoriser un raisonnement simple... sans doute irréel.
On pourra ainsi se débarrasser des nombreuses distorsions introduites par les décisions de court terme, les avantages acquis, par les divergences de fiscalité, de régulations économiques ou sociales entre les nations. Et revenir sur des sujets de fond posés, parfaitement formulés dans le rapport Colin et Collin.

Financement des réseaux (ADSL, puis câble, infrastructure internet) :

Le système actuellement en place, laisse ce financement à la charge des collectivités nationales et territoriales,  des usagers au travers de leurs abonnements, mais sans que les industriels du net n'y contribue en quelque façon. C'est comme si les autoroutes étaient gratuites et que les automobilistes et routiers libres de tout péage ou taxe sur les produits pétroliers. En quelque sorte une partie de la chaîne de valeur est ni valorisée, ni taxée. Ce modèle économique déséquilibré serait à revoir dans notre continent idéal, afin de reporter au moins en partie l'effort collectif sur les industriels de l’usage du net, qui disposent d'un avantage concurrentiel indu, au détriment de prestataires classiques chargés et taxés sur toute la chaîne de valeur.

Le modèle d'affaires à 2 faces

Ce modèle est assez fréquent dans l'économie numérique, et présente l’inconvénient  pour le pays qui exerce la plus forte pression fiscale, de chasser la rémunération de la face, où ses nationaux sont le plus présents, vers une autre.
Prenons un exemple simple et facile à vérifier : il existe un site qui s'est spécialisé sur les échanges de cartes postales. La possession de cartes anciennes, typiques d'un lieu, d'un événement  ... est diffuse auprès de très nombreuses personnes, de même, l'intérêt pour telle ou telle carte est tout aussi diffus. Le site rapproche les offreurs et les acheteurs, de façon très efficace (cartes scannées, moteur de recherche, enchères, paiement direct, gestion historique, traçage des envois postaux, ...) et conviviale.

On peut représenter ces diverses "faces" par le schéma suivant :

Ce site peut se rémunérer de 4 manières :
  • frais d'abonnement pour la "face" des vendeurs
  • frais d'abonnement pour la "face" des acheteurs
  • frais de transaction
  • frais de publicité
Il est clair que le choix de la méthode est neutre dans notre hypothèse d'école, puisque la fiscalité y est neutre, identique entre les faces. Dans un cas contraire, l'opérateur du site aura tout intérêt, du point de vue de la TVA par exemple, à rendre faussement gratuites les prestations réalisées dans le pays le plus lourdement fiscalisé. D'ailleurs les prestations n'étant pas localisées, le calcul d'une TVA sur la base d'une localisation semble arbitraire.
En somme, le modèle d'affaire à plusieurs faces est particulièrement vertueux et utile, car il crée son marché en rapprochant des acteurs géographiquement dispersés, ce qui est le propre du net. Dans l'économie réelle on en trouve aussi de nombreux exemples, avec les places de marché, les criées, la "transformation" bancaire...

Le modèle d'affaires freemium :

Ce modèle est aussi un standard de l'économie numérique dans sa phase de croissance actuelle. En effet à l’émergence d'un marché, il y a des places à prendre, une taille critique à conquérir : le service est gratuit pour les nouveaux clients, sur la base d'offres réduites mais suffisamment fonctionnelles. Ceci permet une croissance rapide, éventuellement en déficit. La rémunération de l'opérateur est différée, avec un arbitrage entre peu de dividendes immédiats et plus de dividendes à terme une fois l’entreprise viable. La rémunération à terme peut aussi provenir d'une revente, et ce choix est neutre si la fiscalité l'est (imposition des dividendes et des plus-values selon des taux identiques).
Ce modèle freemium parait lui aussi tout à fait vertueux car tout le monde y gagne : les nouveaux clients sont servis gratuitement, d'ailleurs certains choisissent ensuite l'option payante, l'entreprise développe son réseau et satisfait ainsi d'autant plus ses clients qui trouvent de plus en plus de collègues, amis, ... Voir par exemple les perspectives ouvertes par LinkedIn.

Le travail gratuit des utilisateurs

Sur le net, les utilisateurs s'identifient, s'expriment sur leurs goûts, leurs expériences, s'entre-aident, ... tout comportement qui peuvent être valorisés, par exemple dans un forum d’utilisateurs qui permet à une marque d'économiser des effectifs de "service client", ou indirectement par le marketing fin et le ciblage déduits. La qualification de travail gratuit laisse à penser que les utilisateurs, par ce comportement, réalisent effectivement un travail qui pourrait être rémunéré. Cependant il s'agit, de la part de l'utilisateur, d'un comportement volontaire, comme il le fait en parlant à son voisin ou en aidant son prochain. Que l'on cherche à moraliser la gestion des données individuelles est un vrai sujet, majeur sur les réseaux, mais qu'il est artificiel de connecter avec ce travail gratuit. Saisir soit-même sa déclaration d'impôt sur le net semble plus un "travail", car il y a bien contrainte, que d'aider son prochain par des évaluations ou commentaires sur sa dernière sortie... Et si personnellement je m'abonne à une "chaîne" de musique sur YouTube, cela est gratifiant, pour l'éditeur de la chaîne comme pour moi.

En conclusion de notre rêve sur ce continent numérique idéal, les quelques modèles présentés ici semblent vertueux et de nature à encourager les utilisateurs à consommer des services utiles et pratiques au quotidien.


Les grandes masses financières qui traverseraient ce continent y seraient bien sûr taxées pour financer les besoins collectifs. Nous avons déjà remarqué que les services publics du net étaient financés par la publicité, mais celle-ci serait de plein droit taxée, comme toutes les composantes des chaînes de valeur, ... alors que les revenus publicitaires actuels du net, qui prennent de plus en plus de part de budget, s'évadent là où nos fiscalités les ont chassés.

En poursuivant encore un peu ce rêve, on imagine que le fameux travail gratuit des utilisateurs permettrait de réguler le continent, pour développer des logiciels "gendarmes" capables de faire respecter les règles (déontologie, taxations, ...), et dénoncer les comportements déviants. Ne constate-t-on pas qu'une erreur dans Wikipedia est corrigée dans un délai court.

Enfin, il nous faut bien revenir sur notre continent de l'économie traditionnelle, et, à la lumière des disparités fiscales, sociales, culturelles, territoriales ... bien des modèles que nous avons vus vertueux dans notre rêve, y semblent distordus, bancals, et pervers.


Wednesday, April 10, 2013

La dérive des continents dans le flot numérique



Avec la numérisation des chaînes de valeur, une évolution géopolitique est enclenchée, nous avons explicité certains aspects de la transformation numérique en cours.
Le fondement technologique de cette évolution laisse penser qu’il s’agit d’un cycle économique long,  avec un changement majeur du poids des nations, comme cela s’est passé au cours des siècles.
Pourtant, pouvons-nous appliquer les modèles du passé à nos économies actuelles, où les évolutions se propagent, du fait même de la technologie, par contagion mondiale, beaucoup plus vite que par le passé ?
Le  cabinet Mac Kinsey, a évalué le poids de la « seconde économie », celle qui nait du numérique et s’associe intimement à l’économie traditionnelle, en instillant et prolongeant ses chaînes de valeur : en 2 décennies cette économie-là dépassera en taille son aînée, l'économie traditionnelle. Le temps de quelques cycles économiques d’expansion-récession, suffira à régénérer fondamentalement l’économie mondiale.

Les continents actuels

D’ailleurs les études macro-économiques attribuent quelques points de croissance à la numérisation. Cependant elles ne peuvent restituer l’ampleur du phénomène, observé sur courte période et sur des périmètres nationaux.
Car il est difficile de prévoir en pratique les conséquences locales et par métier, structure des emplois, de ces nouveaux grands équilibres, qui se joueront dans un contexte de plus en plus globalisé.
D’autant que, cachées par des évolutions « moyennes », de l’ordre de 3,5 % par an si on croit Mac Kinsey, de véritables remises en cause d’activités se produiront, comme cela s’est produit pour l’agriculture et l’industrie.

De façon métaphorique, quelle sera la configuration des futurs continents ? Reviendrons nous à l'état originel ?

Les continents originels

On constate par exemple des transferts extrêmement rapides au sein de la chaîne de valeur du marketing, vers de nouvelles places de marché (AdEx) pour la publicité dématérialisée (Display).


Le transfert de dématérialisation vers des activités numériques, moins coûteuses, plus collaboratives, plus « intimes » au vécu (voir ici "l'intimité numérique"), sera probablement bien plus rapide que la moyenne des autres évolutions économiques.
Par contre l’analyse macroscopique des chaînes de valeur, comme on peut le faire par type d’écosystème, selon le modèle proposé ici, montre :
  • Que la déformation de chaque chaîne de valeur, soumise à la pression conjuguée de la numérisation et de la concurrence géopolitique, sera originale et typique de chaque cas,
  • Que l’incidence de la numérisation sera de ce fait très variable, selon les processus concernés.

Le résultat de toutes ces déformations de composantes des chaînes de valeur, de ce que nous appelons ici des « maillons », transférera les opérations à réaliser sur le continent de cette seconde économie  :
  • Un continent global, apatride, ignorant les frontières, plus riche du fait des rendements d’échelle et de la rente que procure une position centrale face aux divisions des nations.
  • Un continent extrêmement réactif car libéré de toute contrainte matérielle, voir réglementaire.
  • Un continent pourtant arrimé aux continents physiques pour certaines de ses activités (R&D, antennes commerciales, représentation culturelle,…).

L’incertitude porte :
  • D’abord sur les disparitions d’activités « matérielles » : on voit bien la tendance, les menaces non seulement sur l’industrie à faible intensité technologique, mais sur les services  : les grands industriels locaux du service sont menacés par la « désindustrialisation des services », (voir par exemple le nouveau business modèle bancaire).
  • Sur la localisation de l’industrie du numérique, dont la composante matérielle (équipements de réseaux, télécom, informatiques) a rapidement quitté notre doux pays. Certes nous avons encore des « cerveaux », une R&D, mais sur un échiquier mondial qui incite, une fois les frais de recherche financés par la collectivité, à développer l’entreprenariat en dehors du périmètre national.


Car le temps passe, il faut une vision économique globale (voir à  ce sujet "Comment faire revenir l'emploi industriel en France" Le Monde du 19/3/2013) et une vision locale ne restitue pas la dérive des continents :
  • les cycles longs sont cachés par les cycles courts où les crises ont en particulier le rôle de casser les rigidités et résistances au mouvement de fond,
  • les raisonnements demeurent territoriaux, au mieux nationaux, alors que les enjeux sont continentaux,
  • les effets sont locaux et les causes globales : on s’acharne à corriger l’effet et non la cause. La cause qui est conséquence inéluctable de la division (fiscales, sociales, réglementaire,…) des nations face au raz de marée des espaces technologies ouverts par les autoroutes de l’Internet.

Les mêmes outils, qui permettent d’analyser les chaînes de valeur sur un périmètre local, au niveau de l’entreprise, de son écosystème, donnent une vision sur un périmètre plus global. A tout le moins, un morceau de voile est soulevé.

Par contre, les activités, dans un tel contexte, sont fortement conditionnées par la régulation qui y règne, ou plutôt qui fait défaut. Car les mêmes raisons qui ont incité à créer des lois, des règlements, des taxes et impôts, se déclinent sur le continent global : éviter les abus (sur les données personnelles par exemple), financer les services publics (voir à ce sujet ici la "captivité numérique")…

A quoi ressembleront nos futurs continents ?

Les futurs continents après la dérive
Bien sûr cette image est celle de la prospective géographique à 400 millions d'années, simulée  par ordinateur. Ce n'est pas la même échelle de temps, le continent global, celui de la seconde économie, devenant majoritaire à 20 ans...

Décidément la transformation numérique de la société est une affaire trop sérieuse pour … ? Quel est le pilote dans l’avion, est-il sur le bon périmètre, en orchestration des bons cycles ?