Tuesday, May 21, 2013

Les inconnues de la croissance numérique


Où nous amène la transformation numérique, et sera-t-elle facteur de croissance à moyen terme ?

Nous avons déjà abordé ce thème préoccupant. Poursuivons l'analyse de cette révolution qui aura des impacts économiques majeurs, restructurant l'économie, et les emplois, rebattant les cartes de la croissance.


La transposition des chaînes de valeur

Dans la transformation numérique, il y a des chaînes de valeur inédites par exemple avec de nouveaux objets connectés. Ce sont là des innovations typiques, mais la transformation numérique revient d’abord à transposer des chaînes de valeur existantes.
Cette transposition, sur la base de l’organisation traditionnelle des chaînes de valeur, consiste en la numérisation certains éléments.
Par exemple, dans la relation entre un auteur et ses lecteurs, on pourra :

  •  Dématérialiser le commerce, par du e-commerce, en concernant le support matériel traditionnel, qu’il faudra donc imprimer, stocker, livrer : seul le parcours du client-lecteur dans le magasin sera virtualisé.
  • Dématérialiser le support par une diffusion sur site, e-book ou autre artifice numérique, auquel cas il n’y aura plus d’impression physique et de logistique de livraison.
Ces transpositions ne remettent pas en cause l’architecture de la relation entre l’auteur et ses lecteurs, dominée, comme toujours, et nous le démontrons ici en toutes les configurations, par des cycles : cycle de création, cycles d’achat, cycles de lecture. Et l’architecture de la transformation reste similaire : par exemple, l’ouvrage publié sur le site de e-commerce est référencé, catalogué, promu, présenté comme dans un magasin réel.
Ainsi entre la chaîne de valeur traditionnelle et sa version transposée en numérique, il y a une grande similitude, comme le montre l’exemple du cycle d’achat ci-après.
Parcours physique pour l'achat de livre

Parcours Internet pour l'achat de livre


D'une façon ou d'une autre, les chaînes de valeur qui relient auteurs, éditeurs, distributeurs, lecteurs sont similaires, et les transformations quelles réalisent aboutissent aux mêmes résultats.
Par contre, comme mis en évidence (voir le continent numérique),  les transformations numérisées se jouent sur un terrain virtuel, globalisé et apatride. Leur contexte de régulation est donc fondamentalement différent.

La composante « régulation » des chaînes de valeur, qui leur est indissociable, est radicalement en rupture. La chaîne de régulation est fondamentalement différente.
Si l’on prend comme métaphore la circulation routière, le fait de circuler, qui est une transformation bien utile et banale, se joue dans un contexte précis, régulé par un code propre au pays, le code de la route, surveillé par la police mandatée pour sanctionner, équipée de radars, véhicules d’intervention, etc… Cette régulation, qui se « calque » sur la chaîne de valeur, en est une caractéristique typique.

La circulation sur les réseaux numériques obéit à moins de contraintes, pourtant elle n’est pas dénuée de risques pour la collectivité : on peut y trouver les recettes pour un attentat, y commander des armes, … On peut aussi y être imprudent et se faire emprisonner, voir passer par les armes, par un régime autoritaire qui n’hésite pas à pister les messages des opposants. Cet espace sans contraintes est assimilé à un espace de liberté, mais c’est bien sûr une vision simpliste : une régulation, dans toute société, se met en place pour répondre aux exigences de son ciment social et moral. Dans le cas du continent numérique, l’espace est global. Certes, des droits locaux pourront s’appliquer directement : diffamations, menaces, intimidations ne sont pas impunies. Mais l’atteinte à l’intimité numérique est monnaie courante et pourra se généraliser comme nous l’avons souligné.

La régulation numérique est d’ailleurs embryonnaire, et la « police du numérique » dérisoire, divisée, face aux appétits, par exemple sur les données personnelles, des géants du net.
Cette régulation a aussi un volet fiscal : dans toute économie, les activités marchandes sont sources d’impôts : TVA directement liée, mais aussi impôts sur les bénéfices, sur le revenu, ainsi que charges sociales elles aussi assises sur l’activité et non uniquement sur les salaires. Ces taxes et impôts sont indispensables pour financer l’investissement public et la solidarité locale.

Dans la transposition numérique, le système de taxation est complétement changé. Il créée, comme déjà souligné dans de précédents messages, une forte attraction à la numérisation, et à l’externalisation sur le continent numérique. Cette distorsion favorise les activités numériques, et accélère donc la restructuration de l’économie et des emplois. Mais chaque nation ne retrouvera pas mécaniquement sa même part d’activités sur le continent numérique. Il n’y a pas égalité des chances entre les nations, dès lors que les disparités fiscales pipent les cartes.

A ce point du raisonnement sur les chaînes de valeur, sur leur transposition en numérique, on butte sur un nœud de complexité :
Qu’elles sont les conséquences économiques à moyen terme des divergences réglementaires et fiscales inscrites dans nos gènes nationaux ?

La projection à dix ans : que prévoir ? organiser la croissance ou laisser faire le déclin ?



Les études économiques portent sur les tendances observées, elles prédisent mal l’avenir. Certes Mac Kinsey avance que l’économie numérique, la seconde économie, dépassera en taille l’économie traditionnelle en 2 décennie. C’est une indication, elle est globale, centrée sur l’économie d’outre atlantique. Autour de cette grandeur prise comme moyenne, le différentiel de pression fiscale créera des différentiels de croissance numérique.
Car ces distorsions de fiscalité tendent à « chasser » vers le continent numérique, paradis fiscal relatif, les prestations matérielles localisées et taxées dans le monde réel. Mais quel est l'impact à terme ?
Ainsi l’impact de la numérisation sur la croissance d’une économie résulte schématiquement :

  • De la décroissance de certaines activités l’économie traditionnelle, qui sont progressivement réduites par transfert vers le numérique (intermédiation par le net : disparition d’agences, de magasins, de structures locales, restructuration industrielle de l’imprimerie, disparition d’organes de presse…). Ce sont des pans entiers de chaîne de valeur qui « fondent » au soleil du numérique, provoquant une restructuration de l’économie et de ses emplois.
  • De la croissance de l'économie traditionnelle, due aux gains de productivité qui permet aux entreprises, devenues plus compétitives, de gagner des parts de marché, ainsi que la croissance induite par l’offre de services plus complets et adaptés par hybridation avec des composants numériques : services en mobilité, collaboration avec les clients, co-développement, …
  • De la croissance de l’économie numérique pure, avec ses start-up, ses PME matures, et ses géants du net, car cette économie de réseau dématérialisé obéit aux lois des monopoles naturels. Les investissements dans les réseaux sont aussi à comptabiliser, en regard d’autres investissements d’infrastructures auxquels ils devraient se substituer ou être comparés.
Le désavantage concurrentiel agit négativement sur 2 plans : il accélère artificiellement la transformation numérique, et incite les start-up à poursuivre leur développement à armes égales avec leurs compétiteurs, pour la phase « profitable » de leur cycle de vie, dans un contexte réglementairement plus serein.
La grande inconnue dès lors n’est pas de savoir si la transformation numérique générera de la croissance, conclusion rassurante à laquelle toute étude aboutit, mais savoir quelle est la « part feu ».  Dans cette équation quel est le facteur négatif ? Pour une croissance numérique qui représente, sur longue période, un potentiel de 2 à 3 points de croissance par an, ne serait-elle pas amputée de 1 de ces points ?

Le jour de la prise de conscience de cet écueil, les positions économiques mondiales seront acquises, ne sera-t-il pas trop tard pour espérer construire un secteur numérique dans nos pays, un secteur industriel pesant sur le continent numérique autant que notre industrie traditionnelle pèse au plan mondial, un secteur qui aille au-delà de la start-up, et joue dans la cours des grands de la Silicon Valley ?
Ainsi, l’enjeu n’est pas conjoncturel, sur une étape d’un cycle économique : il s’agit d’un mouvement de fond qui n’obéit pas aux régulations de court terme. La rupture de la nouvelle révolution industrielle est certes technologique, mais les entreprises, les ménages sont parfaitement capables de s’adapter dans des délais et une échelle de temps rapide.

La rupture est géo-politique. Les évolutions de régulations, leur mise en cohérence sur des périmètres globaux, se joue à petits pas à l’aide de multiples compromis. Cette mutation réglementaire sera lente et l’adaptation aux enjeux globaux, qui supposerait une volonté collective de réforme exceptionnelle, ne pourra éviter, entre temps, la dérive économique.



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