samedi 30 novembre 2013

Décadence économique : la faute aux systèmes d'information



Et si la fiscalité "mangeait l'économie" ?


Si la réflexion sur la fiscalité est à l'ordre du jour, cela tient en partie au constat que la pression fiscale chasse l'activité hors des frontières d'un pays.  Ce n'est pas une question de bons ou de méchants, et de moralité, mais une simple loi économique, connue et constatée de tous temps.

De plus, à pression fiscale identique, la complexité du système a un effet supplémentaire, car elle décourage l'initiative au sein des assujettis aux tracasseries : sa compréhension et sa maîtrise demandent efforts, coûts, et risques induits ("redressement fiscal", changement imprévu des règles fiscales, ...). Pour prendre la mesure de cette complexité, il n'existe aucun indicateur, car chaque pays se garde bien d'un tel indice qui pourrait mettre à jour son acharnement réglementaire, et seule la pression totale des prélèvements obligatoires est connue.

Ces prélèvements dépassent bien sûr la seule fiscalité et s'étendent aux multiples charges, dont les charges sociales sont un des fleurons de notre désavantage économique concurrentiel dans le concert des nations.

L'Empire Romain avant sa décadence

Ainsi la fiscalité, et ses multiples avatars, "mange-t-elle l'économie", pour reprendre le terme employé par le rapport sur l'économie numérique.

Bien sûr ce levier de désindustrialisation, de délocalisation, est d'autant plus fort que l'alternative économique est volatile, comme dans le cas de l'économie numérique. Nous avons à de multiples occasions pointé ce fait historique. L'évolution fantastique de la transformation numérique, sa vitesse, son ampleur de révolution industrielle, met encore plus en lumière le désavantage induit par un carcan fiscal et social défiant les comparaisons de puissance et de complexité.


A qui la faute ?

  • Aux hommes politiques, qui ont créé au fil de l'eau, sans logique d'ensemble, un tissu de particularismes et de règles clientélistes ? qui ont choisi la facilité de l'endettement et du cas par cas, dont le monstre réglementaire n'est que l'aboutissement irraisonné ?
  • La faute à l'Europe qui rajoute une couche de surcomplexité en réglementant à tout va, tout en laissant des divergences fiscales et sociales béantes, sources de disparités qui nient l'existence même de la collectivité et de la solidarité de l'espace économique européen ?
  • La faute aux égoïsmes nationaux, qui ne voient pas la transformation économique globale, et jouent à contre-courant, en réalisant, pas à pas, les chicanes économiques, les dispositifs palliatifs, les contraintes illusoires, qui ne sont que de faux remparts contre la dérive globale de la mondialisation et de la transformation numérique ?


Sans doute un peu tous ces travers sont à l'oeuvre, dans notre civilisation qui ne voit plus rien venir, qui, à part dans les discours, ne se positionne plus sur la prospective, et privilégie systématiquement le local, l'égoïsme et le court terme.

En somme, pour les spécialistes des systèmes d'information, il en va de notre société comme du système d'information d'une grande entreprise ou organisation : l'accumulation opportuniste de systèmes, sans cible d'urbanisme des SI, crée un patrimoine sur-complexe, redondant, inefficace, résistant au changement, qui peut, par son coût, sa rigidité, mettre en péril l'entreprise elle-même. A qui la faute ? à personne bien sûr.

Et si les systèmes d'information étaient à la base de ce mal ?


Effectivement, voilà bien le fautif : l'informatique a elle seule explique toute la splendeur de notre chape fiscale et social, sa toute puissance comme son infinie complexité. Sans cette puissance, nos anciens ne disposaient que d'impôts et charges rudimentaires.

La Casio FX702P
Ne serait-ce que dans les années 80, lors de la création d'Oresys, j'avais écrit le programme de paie sur une calculette programmable de l'époque (la CASIO FX702P disposant généreusement de 1680 octets de mémoire), qui éditait une minuscule bande de papier argenté reprenant toutes les données du bulletin de paie : Le langage de programmation était abscons, mais le cahier des charges tenait dans le creux de la main.

De nos jours la réglementation de paie impose aux entreprises de dérouler des règles hyper-complexes, imposant des programmes de paie coûteux, et dont l'intégration demande de longs mois et de lourds budgets. Car la complexité informatique, celle du SI, n'est que le reflet fidèle de la complexité réglementaire. Les systèmes d'information sont souvent imbriqués, rigidifiés, balkanisés, redondants, ... maux bien connus des urbanistes des SI, à l'image d'une ville qui s'est développée au fil du temps et des initiatives opportunistes, sans schéma global. Mais ne sont-ils pas aussi le produit de la paranoïa réglementaire, de son empilement frénétique . Pire, ne l'ont-ils pas encouragée en autorisant toutes les subtilités fiscales ou sociales qui seraient ingérables sans de puissant moyens ?

Malheureusement, il en va de la complexité réglementaire comme de la complexité du SI : il est bien plus difficile de la réduire que de l’accroître ! Car cette complexité s’accroît naturellement au fil de l'eau, au souffle des bonnes intentions éclairées par la courte vue. Alors que réduire la complexité se heurte à toutes les formes de résistance aux changements, aux craintes avouées ou inavouées, et aux risques de déplaire aux particularismes dominant l'intérêt collectif.

Bien souvent, l'urbaniste, qui agit pour le bien collectif et le long terme, se heurte à cette opposition unanime.

Et si la réforme fiscale était la suite logique de ce mal ?


Le cas de la réforme fiscale envisagée est un exemple typique : bien sûr la coexistence d'un impôt sur le revenu différé et sur-complexe avec des taxes sociales simplistes et immédiates, parait illogique, injuste, inefficace, et la France semble un contre-exemple face à des pays vertueux. Suffirait-il de "ré-urbaniser" cet ensemble ? A priori, il y a une seule certitude : comme il faudra probablement que le nouveau système ne lèse personne, le nouvel "habit" se coulera dans tous les plis de l'ancien. Il sera donc aussi complexe.

Mais, ne soyons pas naïfs, il sera certainement bien plus complexe ! Car au passage on voudra naturellement la perfection : une CSG progressive et un IR immédiat ... Et là, oh miracle, le SI nous sauvera ! Un SI ad-hoc est évidement réalisable grâce à une géniale complication des programmes de paie de toutes les entreprises, chargées ainsi non seulement de calculer les charges sociales, complexifiées au passage, mais aussi les retenues à la source sur un impôt qui suppose une vision cumulée de tous les revenus !

Facile grâce à internet qui peut assembler en un immense écosystème les organismes fiscaux et sociaux, ainsi que toutes les entreprises et organisations dispensant des revenus.

Facile aussi en créant un "cloud" fiscal et social où tout un chacun sera relié !

Un investissement glorieux et de longue haleine.

Au bout du compte qu'en sera-t-il ? La divergence fiscale au sein de l'Europe se sera accrue, la concurrence fratricide entre les pays européens exacerbée, le temps des concertations, atermoiements et commissions, se sera écoulé avec les destructions d'emploi fatales de l'obscurantisme, ... le continent numérique sera encore plus fort et radieux, et ... il sera encore une fois difficile de revenir en arrière à plus simple, dans un hypothétique consensus.


C'et alors que je me dis que l'urbanisme de systèmes d'information, disciple mal connue, elle même encombrée d'un arsenal méthodologique parfois trop complexe, passéiste, et hermétique, mériterait l'intérêt et la curiosité du citoyen, alerté sur les réflexes malheureux de notre civilisation, qui, par ses gestes douloureux, signe, quelque part, sa décadence.

mardi 12 novembre 2013

Philippines : une transformation à face cachée



Avec le drame des Philippines, l'humanité prend cruellement la mesure du dérèglement climatique qu'elle a provoqué.

Après le passage du typhon Haiyan


Selon les scientifiques, les cycles de variations climatiques naturelles, que notre planète connait dans notre période actuelle, ont une durée d'environ 100 000 ans. Ce rythme lent est profondément bouleversé par l’accroissement explosif de la concentration de divers gaz dans l’atmosphère, et en particulier le bioxyde de carbone (émissions de gaz à effet de serre multipliées par 100, concentration de ces gaz supérieure à celles observées depuis 800 000 ans).

Un des facteurs déterminant de ce choc planétaire est la combustion de matières fossiles, qui n'a cessé de croître depuis la révolution industrielle, s'est amplifiée avec la croissance mondiale, et se renforce encore.

Voir aussi une animation sur cette croissance.

Car l'humanité s'est fondamentalement transformée en apprivoisant l'énergie, et instillant l'usage systématique des carburants dans tous les domaines : mécanisation, transport, confort, industrie, ...
Mais cette transformation a une face cachée.

  • En effet, la face visible, celle de l'énergie facile, est la plus plaisante, synonyme de progrès, de développement, de connaissance, de puissance à l'image d'immenses gratte-ciel illuminés par vanité.
  • La face cachée nous concerne tous : la planète, qui semble éternelle et imperturbable au quotidien, fonctionne comme un système complexe, dont l'équilibre est précaire, et les temps de cycles longs. De sorte que nous ne percevons pas les conséquences de nos actes. Malgré les alertes de quelques scientifiques, généreusement contre-dits par les sceptiques, le commun des mortels s'en remet à sa perception locale, à sa vue de court terme, à des a-priori désuets.

Pourtant, de toute évidence, la transformation climatique va de pair avec la révolution énergétique que nous avons connue, et que nous prolongeons par obscurantisme (cf les mines de charbon à ciel ouvert, le gaz de schiste, la cogénération, la croissance mondiale du parc automobile...).

La consommation énergétique ne marque pas le pas, et repose toujours essentiellement sur la combustion de matières fossiles. Ce sont les deux faces d'une même transformation.


Bien sûr cette présentation est schématique : les mécanismes du dérèglement climatique sont très complexes et se jouent sur de nombreux cycles, avec une inertie (en particulier due aux océans) importante. Les modèles de prévision à long terme sont difficiles à établir car de nombreux facteurs entrent en ligne de compte. Mais l'évidence est que le principe de précaution, sur ce sujet majeur, n'est pas reconnu. L'évidence est aussi que les nations, privilégiant leur vision locale et égoïste, n'ont pris conscience des dégâts induits à terme, de sorte que les politiques agissent à contre-courant et ne sont d'accord, au niveau planétaire, sur quasiment rien. Pour sa part, l'écologie ne propose pas d'alternative construite, avec un nouveau modèle de développement qui réduirait de façon drastique la consommation de matières fossiles, et viserait à réduire le gigantesque stockage irresponsable de gaz à effet de serre : l'extension du parc d'éoliennes parait bien dérisoire face aux enjeux climatiques. Enfin les contraintes financières actuelles, l'abandon de la filière nucléaire par certaines nations, ne font que renforcer le recours "gratuit" à la transformation de l'oxygène en bioxyde de carbone.

Il en va sur ce sujet comme sur d'autres : la face cachée de la transformation est méconnue, a-territoriale, et non gouvernée. Nous avons déjà l'exemple de la transformation numérique, où l'ire des nations jalouses de leur fiscalité voit fondre la "matière fiscale", et, pire, les activités productives du numérique se localiser là où la pression fiscale ou réglementaire les chasse (voir ici "la dérive des continents").

Dans un précédent message, nous proposions de vous plus loin, plus large. L'enjeux est aussi de faire l'effort de vision des faces cachées des transformations. L’expérience montre qu'elles existent souvent et que la seule appréhension des faces visibles, locales, matérielles, historiques, nous aveugle et met en danger.

La représentation en polygone, proposée pour mieux faire le tour des transformations où les systèmes d'information ont une part déterminante, s'applique ainsi à une autre échelle et sur des sujets majeurs. Y trouverait-elle une utilité pour une sanitaire prise de conscience ?


Sur ce schéma tout bête, figurent les cycles en cause, qui se jouent dans des espaces et des temps à l'échelle de la planète :


  • Accumulation géologique : formation, accumulation, transformation, maturation, piégeage de matières organiques le long des millénaires,...
  • Progrès scientifiques et techniques : maîtrise de l'énergie, moteur à explosion, véhicules motorisés, transports à vapeur, aériens, maritimes, routiers, centrales électriques, habitat en cités, immeubles de grande hauteur, ... en somme ... la révolution industrielle,
  • Exploitation des gisements : recherches géologiques, développement, exploitation, ...
  • Modes de vie énergivore : développement de l'habitat dispersé, modèle américain des villes tentaculaires, émergence de nouveaux pays incités à copier ce modèle dit évolué, ...
  • Effet de serre : cf. ce message et les nombreuses études sur l'accroissement progressif de l'effet de serre.
  • Dérèglement climatique : lente modification du climat, montée des océans, accroissement de la température, catastrophes : inondations, typhons, sécheresses, ...
Et bien sûr certains de ces cycles, peu visibles, sont orphelins de gouvernance dans un laisser-faire général.

La face cachée de la transformation planétaire induite par la révolution industrielle, est ce dérèglement climatique. Elle obéit à un parcours lent, mais inexorable. Le typhon Haiyant est un des premiers jalons dramatiques de ce parcours. Le voile se lève sur ce nouveau monde. D'autres jalons de catastrophes suffiront-ils à "transformer" la conscience collective, et l'égoïsme irresponsable et aveugle ? L'évolution des gouvernances mondiales sera-t-elle plus lente que celle du climat ? Il faut espérer que non, car, après le coup de semonce du cyclone, plus rien ne sera comme avant ...




dimanche 20 octobre 2013

Voir loin et large



Une complexité superfétatoire


Notre civilisation "évoluée" se transforme tous les jours, sans que l'on sache réellement quel sera son aboutissement.

En effet, cette transformation est progressive, sans rupture apparente. Certes, quelques faits "historiques" nous bousculent (voir les secousses telluriques mentionnées dans le précédent message), mais sans remise en cause directe du quotidien.

Certes l'économie dicte ses lois et bouleverse les répartitions géopolitiques comme l'équilibre des marchés locaux. Ces mécanismes ne sont pas nouveaux, simplement les cadres changent, les règles et terrains de jeu se modifient.

Car, à tous les niveaux d'échelle, internationale, nationale, régionale, communauté locale, grande entreprise, PME, association, des actions volontaristes sont jugées nécessaires :
  • nouvelle réglementation,
  • réforme fiscale,
  • plan d'urbanisme de la cité,
  • dématérialisation, numérisation,
  • mise en place d'une gouvernance transverse,
  • reingénierie de processus,
  • reconception d'un système d'information,
  • ...

Toutes ces actions visent à mieux répondre à des exigences apparaissant "naturelles" et logiques dans leur contexte. Ces actions, rationnelles et objectives, s'ajoutant les unes aux autres, par petites touches successives. Elles modifient les modes de vie, les règles du jeu, le quotidien. Et finalement, conditionnent notre avenir. Qu'en sera-t-il à terme ?

La rectitude d'un temple grec ou le polymorphisme d'un cactus ?
Temple grec et cactus

En réalité, chaque vision qui préside à ces actions est déformée :

  • Fatalement, elle n'est que partielle et connait des limites par méconnaissance : empilement de réglementations opportunistes, stratification de codes informatiques contingents, comportements méconnus et pourtant réels, non conformités ignorées, subjectivités échappant au rationnel,...
  • Elle est conçue dans le carcan des organisations existantes, qui sont remises en cause dans leur finalité par les ruptures technologiques déstructurant l'espace et sa fragmentation en nations, cités, entreprises, domaines de maîtrise d'ouvrage, métier, etc.
  • Au fil du temps, toutes les actions de faible portée s'accumulent pour accroître la complexité du "patrimoine" des règlements, consignes, algorithmes et autres formalisations. Perfectionnements, parades à des anomalies, contribuent à terme à l'embolie générale, et ne sont efficaces que dans les intentions.
Chacun, à son échelle, constate ce défaut "systémique". La propension naturelle à l'égoïsme et au court termisme se vérifie à tous les niveaux de maille, dans l'entreprise, la collectivité, et la nation, le continent. On le comprend aisément par exemple au sujet du réchauffement climatique, qui nous concerne tous et résulte des comportements de tous.

Ainsi, l’empilement, l'accumulation d'actions rationnelles, logiques dans un contexte que l'on croit immuable, crée une situation ubuesque à terme, dont on n'arrive plus à comprendre les fondements.

En comparaison, l'image du développement d'une cité, avec son désordre visible, est bien plus tangible, rationnelle dans son pragmatisme, voir esthétique dans son fouillis inextricable.

Une ruelle de Palerme

Certes, le recours à une refonte, à une rupture volontaire impulsée par la collectivité, semble toujours possible. Mais qui aurait cette énergie ? La conscience collective nécessaire existe-t-elle (voir à ce sujet "transformation numérique et conscience des nations") ? Comment vaincre la résistance au changement, et l'adossement réflexe de tous sur toutes les formes de rente de situation ?

Avec la frénésie actuelle où la machine réglementaire s'emballe, ou les "mille-feuilles" de gouvernance s'empilent aussi bien dans l’entreprise que dans la nation, ou les commissions sont créées à foison, comment revenir à la simplicité ?

Finalement, la multiplication d'une complexité superfétatoire n'est-elle pas le luxe de notre civilisation ?

L'exemple de l'urbanisme des Systèmes d'Information


Le résultat de l'accumulation de systèmes est bien connu dans le domaine des systèmes d'information : c'est la rigidité induite, l’obsolescence d'un patrimoine de programmes de tous ages, irrémédiablement imbriqués, et dont la maintenance devient problématique, la redondance entre différents codes informatiques, la désorganisation de la gestion de données identiques. Et le discrédit que doit subir la profession, de la part des utilisateurs mécontents et du management impatient.

Il s'agit en réalité du même mal systémique, observé dans toutes les grandes organisations : les "maîtres d'ouvrage" donnent naturellement priorité à leurs besoins "locaux", spécifiques à leur activité (branche de l'entreprise, métier, ...).

Ainsi l'urbanisme des SI, qui a tant appris de la métaphore du vrai urbanisme, celui de nos cités, peut-il, en retour, nous éclairer sur cette problématique, que l'on rencontre à tous les degrés de l'échelle ?

Personnellement, j'en suis convaincu : les systèmes d'information font parti des investissements les plus lourds, avec des constructions intellectuelles qui rivalisent en complexité avec celles du monde réel. Ils posent donc des défis de maîtrise de la complexité, et, en corollaire de gouvernance pour optimiser les décisions et l'adéquation des systèmes.

Cartographie classique d'urbanisme des SI par POS
Un des outils favoris des urbanistes des SI est justement le "POS", alias plan d'occupation des sols, qui permet de rationaliser, progressivement, le territoire fonctionnel.



Pour aller plus loin dans cette logique de lutte contre l'embolie des systèmes, sur ce site, à maintes fois, un principe de représentation du monde a été expliqué, qui s'applique dans tous les domaines de la vie, et du fonctionnement des sociétés. Il trouve son origine dans la nécessité de représenter les situations complexes, dans un schéma global et pertinent, réducteur mais simplificateur. Ce thème a été développé dans de nombreux messages précédents.

Voir loin et large : focaliser le champ


Vision du géographe Ptolémée (Alexandrie 2 ième siècle apr. J.-C.) éditée au XIII siècle
Si nous revenons sur le travers "systémique" , il faudrait, même si cela ne serait pas suffisant, élargir la vision, "loin et large".

La vision du géographe Ptolémée, certes déformée, mais prémonitoire, datant du 2 ième siècle avant Jésus-Christ, s'est imposée 10 siècles plus tard, au point de donner lieu à de nombreuses éditions.


Dans un monde où tout s'accélère, il nous faut comprendre notre géographie, et l'essence même des transformations. En effet toute transformation peut se voir dans deux pas de temps :
  • au jour le jour, avec les actions et réactions opportunistes que nous avons décrites, et les travers de gouvernance sur des périmètres désuets et des enjeux conjoncturels,
  • dans la tendance de terme, en synchronisme avec le cycle lent de cette transformation.

Le sujet est dès lors de se décoller du local et du quotidien. Prendre un angle de vue plus global et prospectif.

Dans chaque cas il nous faut, pour cela, "focaliser" notre observation. En quelque sorte "régler le zoom"...

Les clés, et cela est illustré à de maintes occasions (voir aussi) sur ce site, sont de :

  • déterminer notre champ de vision, en quelque sorte régler l'angle optique :
    • en premier lieu focaliser notre champ sur un domaine d'observation : nous avons les exemples de champ très vastes, comme celui d'un pays entier, celui d'un écosystème, celui d'une entreprise...
    • il s'agit aussi de se donner une vision "systémique" en incluant dans le champ tous les événements qui sont en relations, avec la symbiose induite
  • structurer la vision en nettement identifiant, distinguant, dissociant, les différents cycles qui existent dans notre champ, depuis les plus "matériels" (logistique, industrie, transport...) aux multiples cycles immatériels (vie des produits, cycles technologiques, réglementaires, parcours dans un monde virtuel, production des services,...), depuis les cycles du présent jusqu'à ceux du futur.
Tel un géographe (voir "le géomètre ne fait pas la bataille"), par cette vision nous ne faisons que décrire le fond du plan, ses invariants, et ne portons aucune solution stratégique, politique, moraliste. Les prérogatives des diverses instances politiques, gouvernances ou management, compétents sur le champ examiné, demeurent.

Après tout, la lunette dite de Galilée n'a pas été inventée par Galilée... elle était utilisée pour voir de loin venir l'ennemi, lors des batailles. Galilée a eu l'idée de changer de champ et de l'utiliser, après perfectionnement, pour observer notre univers. L'exemple et la métaphore seraient probablement utiles dans de nombreux cas...




jeudi 3 octobre 2013

La complexité est-elle une fatalité ?


A de multiples occasions tout un chacun s'étonne, s'émeut, s'insurge contre le monde actuel, ses absurdités, les travers des réglementations toujours plus envahissantes, les subtilités de technologies déroutantes, les pratiques régaliennes de multi-nationales échappant à tout contrôle...
Le temps passe et le monde devient de plus en plus complexe, une complexité que chacun subit, dans sa vie quotidienne, les péripéties administratives, les relations professionnelles, ses parcours de loisir, de soins, de travail, ...
Est-ce une fatalité ?
Quel parti prendre en tant qu'usager, citoyen, acteur de la transformation des sociétés ?

  • On pourrait se glorifier de cette évolution, sensée apporter dans ses gènes le bien à tous, comme le prêchent les apôtres du tout technologique : ce serait bien naïf, car l'envers de la médaille est flagrant.
  • On pourrait se conforter dans l'attitude de l'autruche, ne jurer que par le passé, ne rien voit venir et rester sur des schémas classiques, sur les territoires des traditions, seuls considérés comme légitimes...


Prenons un instant la position d'observateur, d’analyste de cette complexité, dont nous sommes si intimement acteur, volontaire ou non, enthousiaste ou grincheux...Un instant imaginons que nous ne sommes pas concernés. Donnons-nous du champ. Que se passe-t-il à l'échelle globale et dans un temps qui s'accélère ?Après tout, nous sommes dans une petite bulle d'un univers est en expansion, et nous n'avons aucune prise sur ce fait, si longtemps ignoré, et qui nous dépasse.


Expansion de l'Univers
Où va notre petite bulle, notre monde à nous, et quels sont les changements qui nous gouvernent ?

La vision d’anthropologue


Prendre de la distance comme si nous n'étions pas acteur de notre monde : considérer notre civilisation comme le ferait un anthropologue qui nous découvre dans dix mille ans...

Le développement de la complexité connaîtra-t-il des limites ? Est-il simplement conséquence de l'évolution, ou la détermine-t-il en retour ? Quelles sont les parades imaginées et seront-elles durables ? La technologie facteur d'innovation infinie, avec ses succès et ses travers, pourra-t-elle aider à maîtriser un désordre brownien de plus en plus insensé ?

Simulation du mouvement brownien

Sans vouloir philosopher, notre évolution est à placer dans son contexte global. La complexité est inhérente à notre mode de vie : elle résulte par exemple de compromis sociaux, de conflits d'exigences qui donnent naissance à des régulations, des réglementations de plus en plus sophistiquées, souvent mal conçues dans leurs premiers jets. Elle résulte aussi des possibilités offertes aux acteurs économiques, par exemple pour inventer des produits financiers tellement élaborés qu'ils leurrent clients et régulateurs, des services globaux qui se font fi des territoires nationaux fragmentés à une autre époque, ...

Deux secousses telluriques


Deux lames de fond, deux secousses telluriques ont atteint notre monde :

  • déstructuration de l'espace
  • multiplication des échelles de temps

Déstructuration de l'espace : le terrain de nos activités, qu'on le veuille ou non, perd sa pesanteur locale, son impact national, et bascule sur des espaces vierges de gouvernance. La vision court-termiste des gouvernements locaux ne fait que renforcer cette tendance, car elle érige toujours plus de contraintes et charges sur les territoires historiques, encourageant les jeux économiques sur les nouveaux espaces de liberté. Dans cette dérive (voir à sujet la dérive des continents dans le flot numérique...) il est naïf d'incriminer les seuls gouvernants : l'obscurantisme sur cet enjeu global est largement partagé, et ne laisse émerger aucun espoir de changement de la conscience collective.

Un autre changement tellurique se produit, sur les fondements de nos activités : la technologie était jusqu'à une époque récente calée sur des rythmes lents, déjà habités par des processus traditionnels (formalités, écritures, événements majeurs)... Les avatars technologiques sont maintenant en prise avec tous les types de cycles, "humains" (voir : l'age numérique , s'orienter vécu) ou robotisés, les plus anodins et futiles, les plus intimes de notre biologie, de notre santé, comme de notre environnement.

De ces faits, l'univers des possibles est en expansion, et on n'en perçoit pas les limites : il n'y aura pas de pause de la complexité induite. Cette toile de complexité, dans un processus Darwinien, se tisse sans conscience ou vision adaptée pour organiser, réguler sur les nouveaux territoires spatiaux, réels et virtuels, et tous les espaces temporels. Tout au plus, peut-on prévoir que les meilleures solutions, les plus viables sur l'échiquier global, gagneront.

Un avenir pensé et gouverné avec les schémas du passé


Ces évolutions de fond, même si elles sont perçues dans les discours de salon, ne sont pas traduites dans la conscience collective, qui ne réagit qu'avec les schémas du passé, considérés comme seuls légitimes. Il y a un décalage entre les territoires "révélés" par la technologie, et la conscience collective (voir : la transformation numérique et la conscience des nations) qui reste attachée aux anciens territoires.

De plus, les pratiques, les corporations, les réglementations, jurisprudences, fiscalités ... sont intimement et solidement liés à la fragmentation géopolitique. Les mutations trans-frontières en sont rendues très difficiles, chaque niveau de gouvernance exigeant le respect des acquis, même si la logique historique, qui justifiait les lois locales, est dépassée.

Le débat sur la "fiscalité du numérique" est typique de cette impasse.

Une même horlogerie à tous les niveaux de maille


Dans cette vaste comédie, que nous avons observée volontairement "à distance", le citoyen se sent impuissant, et  les décideurs maladroits se discréditent en voulant préserver des territoires physiques dont le sens s'estompe. Tout au plus sommes-nous acteur local de l'entreprise, d'une association, de sa commune,...

Pourtant il ne devrait pas y avoir d'opposition entre deux mondes, simplement les deux secousses ont des implications à tous les niveaux de maille : du géopolitique, jusqu'aux aspects de la vie les plus intimes, aux processus biologiques. Il va falloir repenser les services traditionnels, les processus, pour leur donner du sens dans cette civilisation, cette économie, cette intimité de plus en plus numérique.

Pourtant, quelles que soient les activités... économiques, industrielles, associatives, intimes, mais aussi celles de notre environnement : climatique, biologique, ... elles se caractérisent selon les mêmes types de "mouvement" : un même principe d'horlogerie meut ses rouages pour réaliser les transformations qui font la vie des civilisations, des sociétés, des organismes biologiques, comme la vie individuelle et intime : des événements, formant des cycles, originaires de multiples étapes de transformation le long de chaînes de valeur.

Prenons par exemple le cas d'une nation :


Les grands cycles d'une Nation


Nous avons déjà évoqué de nombreux exemples tirés du contexte des entreprises (voir la présentation de la Trame Business alias VCCM).


Anticiper à tous les niveaux de maille


Bien sûr les schémas que l'on peut faire, pour modéliser toutes ces transformations coexistantes, tous ces cycles qui s'imbriquent, ces schémas sont réducteurs. Ils découlent d'un modèle universel (voir à ce sujet la modélisation basée sur les chaînes de valeur), qui ne peut prétendre tout représenter par le menu.

Par ce modèle une explication est proposée, qui s'abstrait de détails dont les infinies variations cachent l'architecture d'ensemble.

Le fait que le même type de modèle puisse s'appliquer à tous les niveaux de maille est avantageux, puisqu'il permet d'anticiper à tous ces niveaux de maille : le modèle est fondé sur des invariants, bases des transformations, et qui ne sont remis en cause que dans une échelle de temps plus large.

Exemples d'invariants :


  • Pour une nation : les cycles démographiques, d'immigration, émigration, de l'éducation, de l'enseignement, les cycles de vie des agents économiques, les migrations, les flux matériels et immatériels, la production réglementaire, les événements justifiant les services publics (insécurité, accidents, criminalité, parcours sociaux, pathologies, dépendance), les cycles d'aménagement du territoire, les risques climatiques,...
  • Pour une entreprise : les cycles de R&D, de marketing, de vente, de production, des RH (recrutement, formation, gestion,...), des SI, de développement des réseaux nationaux et internationaux, ...
  • Pour un individu : son parcours éducatif, professionnel, financier, matrimonial, ses cycles d'équipement (logement, véhicule, ...), ses activités sociales, de loisir, son parcours de santé, maturité et vieillissement...

Bien sûr chaque cas est spécifique, et les transformations qui caractérisent sa vie, originales : un modèle unique et stéréotypé n'aurait pas de sens. L'unicité des principes, fondée sur l'existence générale et indubitable de ces invariants, est un fait merveilleux. La pelote de laine de la complexité laisse dépasser ces quelques fils qu'il est loisible de tirer pour analyser, décomposer, fragmenter le sujet. Puis entrer sans ambages dans des études plus fouillées (configuration d'acteurs, organisation, processus, architecture des SI). Un chemin pour analyser la complexité, et, par là, maîtriser son infinie extension.


dimanche 7 juillet 2013

Le paradoxe des visions macroscopiques de l'Architecture d'Entreprise




Que l'on s'intéresse au patrimoine informatique d'une entreprise ou d'une organisation, aux processus, à l'organisation, ou tout simplement à la stratégie, il existe une règle générale : la représentation macroscopique de l'entreprise et de ses terrains de jeu est bien souvent absente. De sorte qu'on ne peut restituer que par du discours la situation existante, et les perspectives engagées, probables, voulues, projetées.

Cette lacune est un sujet d'étonnement sans fin !
On peut bien sûr ironiser, dans le style : "le jour où les grands projets auront des bases claires, les poules auront des dents !"
Fatalité ? Refuge dans la complexité qui justifie tous les errements ? Défense instinctive de l'existant, pour résister au changement qui pourrait rebattre les cartes ? Incapacité à s'abstraire du cadre parcellaire des raisonnements et professions, des silos institutionnels, des périmètres métiers ?
Sans doute un peu de toutes ces raisons expliquerait un aveuglement collectif, qui oscille entre une "attitude de l'autruche" et un "Donquichottisme" de bon aloi ?

Certes il existe des "big picture" affichées, ce sont des compromis fusionnant plus ou moins adroitement différentes cartographies : process, SI, applications, ressources, ... tracées pour faire plaisir à toutes les chapelles.
Parmi toutes les disciplines qui pourraient s'arrimer à une vision macroscopique, celle qui affiche le plus d'ambitions, voire de prétentions à représenter l'entreprise dans sa globalité, est l'Architecture d'Entreprise. Elle consacre beaucoup d'encre à communiquer sur les vertus d'une approche globale, permettant en particulier de situer l'existant ("as is"), une cible ("to be"), les déclencheurs ("triggers")... Le standard professionnel Togaf 9.1 déploie ses recommandations sur 690 pages, mais ne structure pas l'espace d'une vision macro. De même le framework de Zachman apporte une ingénierie pour construire les architectures, dans une approche de fragmentation analytique, que l'on ne peut retrouver dans une synthèse globale, qui ne peut être un tel puzzle.

La déception est à la mesure de l'ambition : si l'on exclut la gangue méthodologique, tout le discours sur les objectifs, la gouvernance, les prérequis, les différents types de modèles, le framework à appliquer ... que reste-t-il de véritable contenu synthétique propre au cas étudié, et restituant la fameuse Architecture avec un grand A ?

La finalité de la discipline, comme celles des approches processus, des détours stratégiques, est d'éviter de se jeter "tête baissée" dans l'action de courte vue ? Mais alors pourquoi un tel fatras méthodologique et si peu de contenu réel pour afficher, partager, engager une vision ?

Ce n'est pas faute de réflexion, par exemple les framework et autres meta-modèles fleurissent : outre ceux de Zachman, de Togaf déjà cités, le cube de Ceisar, Praxeme, les différents modèles de référence du FEAF... Ce ne sont que formules pour s'organiser, documenter, gouverner, tracer des plans. La carte du tendre, la "big picture", reste à définir.

Les cartes de haut niveau existent cependant, et prennent les formes les plus variées, souvent avec une complexité déroutante.

Une carte globale
Le sujet a été traité par le MIT, institution prestigieuse s'il en est, en particulier dans le document "Depicting a Vision of a Firm" du à Jeanne W. Ross, auteur de plusieurs ouvrages sur l'EA. La représentation du cas de Delta Air Lines est exemplaire :
Le cas Delta Air Lines
Cette image fait apparaître les 2 façades de la compagnie aérienne : la relation client et les activités opérationnelles. L'architecture IT y est très présente, focalisée sur quelques grandes bases de données, autour des quelles un ballet de personnages technologiques s'organise.
On retrouve, sous une autre forme, la structuration que j'avais proposée lors des travaux d'urbanisation des SI d'aéroports de Paris, et qui aboutissait au distinguo entre les univers "passager" et "avion".
Au delà de ce formalisme, le texte de Mme Ross apporte plusieurs constats :
  • il a fallu de l'ordre de 60 itérations pour que ce schéma soit partagé aux niveaux business et IT,
  • un tel schéma permet de discerner clairement ce qui relève de l'infrastructure IT collective, et ce qui relève des domaines particuliers,
  • il est précieux pour identifier les besoins de changement,
  • c'est une base de communication et de compréhension réciproque autour des enjeux business et IT.
Curieusement, l'autre cas présenté dans cet article utilise un formalisme totalement différent, bien qu'il se situe à un niveau d'abstraction similaire, faisant apparaître les événements et les activités associées.
Il y a là matière à réflexion : on pourrait accélérer la genèse de ces représentations, qui, au delà de l'infinie variété des situations, retracent les mêmes faits : des "biorythmes", à l'occasion d'événements, qui initient les multiples transformations que réalise l'entreprise...

Ce sujet est majeur, puisqu'il porte sur l'élément d'architecture le plus crucial : la carte de haut niveau, la "big picture", est la pierre angulaire qui réunit toutes les clés de voûte, celles des multiples architectures qui se combinent dans l'entreprise : IT, Process, architecture métier, organisation,...


Peut-être un jour la syntaxe de ces cartes de haut niveau sera-t-elle partagée, déclinée, enseignée... C'est mon credo. On aurait ainsi un fond de repère pour la navigation stratégique et le positionnement de tous types de projets. Pour une argumentation plus développée voir l'article: Les visions dynamiques de l'architecture d'entreprise . J'ai proposé des bases pour une telle syntaxe (voir ici Value Chain Canvas Model VCCM), avec des illustrations de différents cas, une argumentation sur la puissance de l'approche "chaîne de valeur" à la quelle le présent site est dédié.

De multiples messages du présent site sont directement issus de l'usage de ce type de vision, du niveau de synthèse, de stabilité et de distanciation procuré.

lundi 17 juin 2013

Internet n'est pas un isoloir


Pour tout un chacun, utiliser Internet, y naviguer, s'y exprimer, exposer ses goûts et avis, est banal. La conquête de ce nouveau territoire de recherche, de connaissance, de pratique est un fait de société. Pourtant la conscience des fondamentaux de cet espace est vague, et notre penchant naturel est d'assimiler ce Far Ouest à nos espaces physiques familiers, voire aux lieux traditionnellement clos de l'informatique d'entreprise.
Mais Internet n'est pas un isoloir !





Le débat sur les données personnelles pointe une réalité méconnue du grand public, une vérité crue que, par une sorte de pudeur, les acteurs techniques et leurs responsables cachent par omission :

  • L'homme numérique est fondamentalement transparent ! Il peut être reconnu, identifié, suivi dans tous ses parcours sur des sites, des réseaux, en mobilité, etc... Ce n'est qu'une question d'algorithme et de coût.
  • Toutes les déviations sont possibles de la part des industriels d'Internet, ou, comme le montre le scandale de Prism, des gouvernements. C'est une question de déontologie, de réglementation, utopique ou réaliste... et de puissance de calcul.
  • C'est surtout un bal de faux arguments, de desinformation, de tromperie, une guerre de communication sur la vertu des intentions, et le vice des pratiques inavouées. Certes, il existe des espaces sécurisés, mais ce sont des îlots dans un océan où toutes les transparences sont possibles pour qui veut, et ose, y mettre le prix.
Soyons réalistes, s'il existait, sur le continent numérique, une seule et même loi s'imposant à tous les acteurs, locaux comme globaux, qui l'aurait définie ? qui serait en charge de la faire respecter, et surtout avec quels moyens de contrôle, et quels coûts ? Et si tant est que certains pays s'aventurent sur une telle contrainte, des acteurs globaux majeurs joueraient-ils le jeu ? Les tentatives de mettre des barbelés sur les périmètres nationaux, qui n'ont de sens que pour les espaces physiques, seraient complexes, aisément contournables, et, à la limite, ridicules : décalées face à la nature même d'un réseau global échappant aux potentats locaux.

Nous avons plusieurs fois constaté ce décalage, en particulier pour la fiscalité, avec les effets pervers majeurs sur l'économie et sa gestion sur les périmètres historiques. Le dirigeant de tel ou tel territoire traditionnel, pris dans le flot du courant numérique, n'est-il pas établi sur une coquille de noix ? Dans le fond, il aimerait bien prendre sa part de l'économie numérique, il aimerait bien aussi y dicter des lois, et réguler le flot : au risque d'y perdre son énergie, et de dévier la manne vers d'autres rivages plus accueillants et moins regardants.

Le propos ici n'est pas de critiquer le fond : les motifs sont excellents, et la protection des personnes est un noble combat. Mais la question posée est celle des moyens concrets et des facilités de contrôle par des actions qu'il faudrait peu coûteuses et praticables. A le beau combat à la Don Quichotte !

Techniquement, l'Internet n'est ni vertueux, ni pervers, et sa transparence est le résultat des compromis techniques des protocoles de communication, où les informations, toutes mises sous forme binaire, ne sont pas masquées. Car leur cryptage a un coût et suppose une organisation plus complexe. Or ces informations, de fait, passent dans de nombreuses mains, fournisseurs d'accès, opérateurs de mobiles, gestionnaires de sites, réseaux sociaux, ... sur tout types de réseaux et de services du net !

Finalement, à chaque utilisateur de se faire une opinion, et en particulier de connaître les risques de ses parcours sur Internet.

Prenons quelques faits révélateurs de l'état des lieux :


  • L'accès aux données fines est qualifié par un terme technique : le DPI (Deap Packet Inspection) qui est "intrusif" et permet de lire le contenu des "paquets" constitutifs des messages qui transitent sur les réseaux. Le DPI peut être mis en oeuvre par tous les programmes qui agissent sur les paquets pour les constituer, les transporter, bref par tous les opérateurs du net : fournisseurs d'accès, opérateurs de câble, de mobile, infrastructures de sites, et aussi les réseaux sociaux et autres acteurs spécialisés. Si nous comparons ce fait aux pratiques du courrier physique, le transporteur est habilité à lire les adresses des enveloppes, mais ne peut lire impunément le contenu. Il aura d'ailleurs des difficultés à le faire incognito et à grande échelle. Pour le net, le paradigme change, et l'accès, voire la modification pour créer un virus, sont possibles. On pourrait considérer qu'il s'agit là violations de l'espace privé... Certes, mais belle théorie : à qui la charge de la preuve, et comment révéler des accès par essence incognito ? D'ailleurs ce DPI est précieux dans de nombreux cas, au point que des éditeurs spécialisés permettent un emploi banalisé de ces intrusions, dans une grande diversité de contextes : voir l'offre par exemple de Procera. L'inspection généralisée des paquets est ainsi outillée et accessible aux acteurs économiques.
  • Les géants de l'informatique et du net (Google, Yahoo!, Microsoft, Apple, AOL, YouTube...) sont bien sûr en première ligne pour mettre la main dans ce sac, et se livrent entre eux à une guerre de communication. Ils ne sont pas au dessus de tout soupçon ! Le scandale Prism les a éclaboussés. La suspicion se généralise (exemple Skype). Le double langage est de règle. Les CNIL européennes s’inquiètent. Et dans le même temps Google dépose un brevet qui lui permettrait de jouer le rôle du shérif du web ! Le continent numérique est vraiment à la dérive, comme nous l'indiquions dans un précédent message.
  • Enfin, dans ce bal masqué de géants, où les Etats veulent prendre leur part, ceux-ci ne sont pas à la traîne : n'ont-ils pas à traquer la criminalité qui prend son essor aussi sur le net ? Avant Prism il y avait le projet Eagle aux Etats-Unis, et certains experts citent un projet français plus modeste. Qui croire ?
Dans cet affrontement, l'individu a aussi son mot à dire. Certains le voient reprendre possession de ses données. C'est le concept du VRM opposé au CRM. Des projets vont dans ce sens, promus en particulier par la FING (Fondation Internet Nouvelle Génération) : rendez-moi mes données est le slogan de cette volonté de contre pouvoir. Une start-up française propose une offre simplificatrice pour fédérer les accès aux sites et autres réseaux sociaux (Onecub). Que prévoir au delà ? Le rapport de force n'est pas à l'avantage de l'utilisateur, et les entreprises, soyons réalistes, seront toujours réticentes à publier les données qu'elles jugent sensibles et concurrentielles. Une telle ouverture des données est contre nature, et ne peut être assimilée aux exemples d'Open Data où l'ouverture des données est au contraire synergique pour l'entreprise.

Ces tiraillements autour des données personnelles seront-ils éternels ? Car il y a bien une solution, que l'on peut voir en terme de partage de données, mais surtout de principe d'architecture où les algorithmes de gestion des "contacts", d'identification, seraient normés, conformes à un modèle, déposés dans un catalogue, bref gérés comme le sont les vulgaires composants d'une architecture SOA, ou de web services ...Il serait possible de modéliser le parcours de l'Internaute et de mettre ses traces sous son contrôle, dans une architecture distribuée et partagée. Ceci bien sûr avec une Gouvernance, comme celle mise en place autour de l'urbanisme des SI (ou de l'Architecture d'Entreprise) dans les grands groupes d'entreprises. Mais il ne faut pas se leurrer sur les obstacles systémiques à un tel projet, constatés par exemple, dans un contexte plus réduit avec le DMP, Dossier Médical Personnel, qui n'en finit plus de se mettre en place... Alors ne rêvons pas sur la vraisemblance de tels accords, à grande échelle, dans le contexte chaotique actuel, et avec les intérêts en cause.

Vraiment Internet est une jungle, un Far Ouest où des bandes opèrent et monopolisent l'espace, avec acteurs économiques qui maîtrisent cette complexité, et en jouent. Leur pouvoir est grandissant. L'homme numérique doit se résoudre à être transparent.
Les très riches heures du Duc de Berry - L'homme anatomique - 1411-1416

Après tout, on a beau critiquer le travail gratuit que l'Internaute ferait dans cet espace, les trésors de données qu'il crée au profit des géants du net, penser que c'est immoral, déviant, ... Toujours est-il que les services du net sont utiles, souvent pour un prix défiant toute concurrence, comme nous l'avons à maintes fois montré. Il y a là une logique géopolitique, qui promeut ces géants en "services publics", certains pouvant bien se voir responsables d'une morale et d'une régulation planétaire, que leur position dominante, globale et sans équivalent, rend possible ...

samedi 8 juin 2013

L'informatique historique et la révolution numérique


La révolution numérique est communément baptisée de nouvelle révolution industrielle. Ce fait est maintenant bien inscrit dans la conscience collective, avec des nouveaux usages sont ostensibles, avec les réseaux sociaux, la mobilité, le commerce en ligne.

Cependant, s'agit-il d'une révolution qui impactera réellement l'histoire de l'humanité, ou est-ce une simple évolution avec ses effets de mode, ses bulles spéculatives, ses emphases et ses déceptions ?
Certes, il n'y a pas de doutes sur l'origine du changement : elle est technologique. Mais l'évolution technologique n'a-t-elle pas été continue depuis plusieurs décennies (loi de Moore) ? Pourquoi y aurait-il donc rupture de nature à marquer l'histoire ?

Clairement, c'est la convergence et le mariage des techniques de traitement, de communication, de visualisation, de support et d'accès, qui créent une diversité infinie et inouïe, de nouvelles donnes nous projetant vers des futurs encore largement inconnus.

Ce foisonnement technologique est un fait. Les arbres de cette jungle technologique où l'on s'égare aisément, cachent la forêt des usages innovants et bouleversements économiques. Par delà le brouillard technologique, quelle révolution sociétale, quels impacts économiques, quelles vraies ruptures pour le vécu ?

Les grandes découvertes maritimes
Il s'agit bien, comme à l'époque des grandes découvertes maritimes, d'explorer de nouveaux territoires encore vierges d'usages.

Car la transformation numérique impacte toute la société et ses composantes :

  • au sein des familles,
  • dans la cité, les écoles, l'enseignement,
  • la vie sociale, culturelle, les déplacements, les loisirs, la santé,
  • les relations avec les institutions publiques, l'action des organismes de soins,
  • les entreprises et leurs écosystèmes...

Ces multiples secousses telluriques, dont on pressent les conséquences, démontrent que la révolution  dépasse les avancées technologiques des premiers ages de l'informatique, bien connues des entreprises, de leurs DSI, des industriels de l'IT, et des prestataires de toutes sortes.

En réalité, la carte des espaces est fondamentalement changée. Un nouveau paradigme règne pour nos espaces physiques et temporels, comme nous l'avons montré dans plusieurs messages :

  • Le "continent numérique" est global et apatride
  • Le vécu est accessible en intimité, bien au delà des frontières de connaissance traditionnelles, et de  leurs interfaces procéduraux (formalités administratives, actes de gestion, procédures commerciales, juridiques, ...)
  • L’ubiquité renforce la symbiose avec le vécu dans une dimension planétaire et instantanée,
  • De nouveaux cycles et événements émergent : biorythmes, cycles des équipements domestiques, des véhicules, de l'environnement local... et sont accessibles au monde technologique.
Bien sûr la technologie, provocatrice du bouleversement spacio-temporel, peut l'accompagner de ses nouveaux atouts : interfaces de support (tablettes, mobiles, écrans, ...), objets connectés de toutes sortes (sondes biologiques, équipements, véhicules,...), nouvelles architectures de traitement IT (big data, search, ...). Mais les questions majeures ne sont pas là.

Pour les Etats, les entreprises et organisations, l'urgence est de se préparer à cette transformation, qui remet en cause leur pouvoir économique, leurs marchés, leurs prestations, leurs relations :

  • avec les rendements d'échelle procurés par la production numérique,
  • avec les nouvelles dimensions du marketing, des canaux commerciaux, de la relation client (social-marketing, multi-canal, communautés),
  • les ouvertures d'innovation (open data, co-développement),
  • les nouveaux modèles d'affaire,
  • et les défis géopolitiques.
Ces enjeux sont majeurs. Mais l'acteur économique est "écartelé" par deux forces attractives :
  • se transformer sans abandonner ses bases, pour ne pas sortir de son marché et offrir des services, produits et relations rénovés intégrant les facilités numériques,
  • conquérir les nouveaux marchés que les nouvelles frontières du numérique ouvrent.
Quel choix ? "Intégrer" le numérique, ou jouer à fond la nouveauté en "pure-player" du numérique ?

Le compromis serait-il l'idéal ? Toujours est-il que les acteurs économiques majeurs (grands groupes, administrations) remettent peu en cause leur approche stratégique, et sa composante numérique. Leur défi est bien sûr d'intégrer rapidement le numérique, ne serait-ce que pour ne pas être devancé ou déclassé.

Cependant, ces grandes structures privilégient naturellement les processus en place, les expertises et méthodologies dominantes. Celles-ci ont fait leurs armes sur une problématique des premiers temps de l'informatique, où il faut faire face à la marrée applicative et aux accumulations erratiques du patrimoine IT.

Comment mener cette adaptation aux défis du numérique ? De fait, le haut de la pyramide de la conception et de la gestion des applications et autres ERP est occupé par des méthodes issues de l'époque historique, en voie d'être déclassées par l'explosion du numérique : pour la gouvernance de l'IT, le fameux COBIT ou, en matière d'Architecture d'Entreprise, le TOGAF qui est devenu la référence commerciale principale.
Cet arsenal méthodologique a structuré la profession bien au delà de l'école de pensée : formation, certification, référencement pavent le parcours des projets, avec prérequis, formalismes et procédures. Le travail des informaticiens et maîtres d'ouvrage en est cloisonné, sécurisé, encadré.

Ceci a les vertus du connu et référencé, à condition d'admettre l'adaptation au contexte et enjeu. Mais, face à la révolution qui s'annonce, ce carcan inerte n'encourage ni l'agilité, ni une conception rénovée adaptée aux fondamentaux du numérique.

Ainsi, pour des problèmes qui ne sont pas si complexes qu'on veut le croire, une surcouche de complexité est rajoutée, des prescriptions d'un autre age sont empilées sans véritable compréhension des finalités.

Je milite sur ce blog pour une approche par les chaînes de valeur. Cette approche prend naturellement racine dans le vécu, dans les cycles de ses événements, dans les transformations réalisées. L'imbrication de plus en plus forte au vécu, la symbiose avec les biorythmes qu'offre la "vie numérique", exigent une conception  restituant la dynamique de vie sans passer par les silos applicatifs, les files d'attentes de traitement, les processus asynchrones, les moniteurs de transactions, les déversements de norias de fichiers, et le cauchemar du labyrinthe des interfaces,...

Les bases de cette vision sont décrites sur ce blog, sous le terme de Value Chain Canvas Model (VCCM) (Trame Business en français). Cette description est en libre accès selon le principe de la GNU General Public License (GPLv3) l'objectif est de contribuer à la connaissance en offrant une alternative aux approches d'Enterprise Architecture historiques. Pour des cas d'usage voir sur SlideShare : exemples de Trame Business. On trouve aussi ici quelques concepts clés (anticipation-agilité, frontières, la valeur et son polymorphisme).

Une comparaison rapide, sur les simples textes de présentation d'une part de TOGAF, et d'autre part de VCCM, montre que les 2 approches ne "parlent" pas de la même chose.
Les termes les plus fréquents TOGAF
Les termes les plus fréquents VCCM


Par delà ce grand écart, on entrevoit tout le chemin qui devra être fait par le management et les acteurs de l'IT, depuis les architectes, les maîtres d'ouvrage, les DSI, les chefs de projet,... pour tirer les leçons du numérique et asseoir les nouveaux investissements sur des bases conceptuelles simples, rénovées, externes au monde de l'IT, et adaptées aux défis actuels.



mardi 21 mai 2013

Les inconnues de la croissance numérique


Où nous amène la transformation numérique, et sera-t-elle facteur de croissance à moyen terme ?

Nous avons déjà abordé ce thème préoccupant. Poursuivons l'analyse de cette révolution qui aura des impacts économiques majeurs, restructurant l'économie, et les emplois, rebattant les cartes de la croissance.


La transposition des chaînes de valeur

Dans la transformation numérique, il y a des chaînes de valeur inédites par exemple avec de nouveaux objets connectés. Ce sont là des innovations typiques, mais la transformation numérique revient d’abord à transposer des chaînes de valeur existantes.
Cette transposition, sur la base de l’organisation traditionnelle des chaînes de valeur, consiste en la numérisation certains éléments.
Par exemple, dans la relation entre un auteur et ses lecteurs, on pourra :

  •  Dématérialiser le commerce, par du e-commerce, en concernant le support matériel traditionnel, qu’il faudra donc imprimer, stocker, livrer : seul le parcours du client-lecteur dans le magasin sera virtualisé.
  • Dématérialiser le support par une diffusion sur site, e-book ou autre artifice numérique, auquel cas il n’y aura plus d’impression physique et de logistique de livraison.
Ces transpositions ne remettent pas en cause l’architecture de la relation entre l’auteur et ses lecteurs, dominée, comme toujours, et nous le démontrons ici en toutes les configurations, par des cycles : cycle de création, cycles d’achat, cycles de lecture. Et l’architecture de la transformation reste similaire : par exemple, l’ouvrage publié sur le site de e-commerce est référencé, catalogué, promu, présenté comme dans un magasin réel.
Ainsi entre la chaîne de valeur traditionnelle et sa version transposée en numérique, il y a une grande similitude, comme le montre l’exemple du cycle d’achat ci-après.
Parcours physique pour l'achat de livre

Parcours Internet pour l'achat de livre


D'une façon ou d'une autre, les chaînes de valeur qui relient auteurs, éditeurs, distributeurs, lecteurs sont similaires, et les transformations quelles réalisent aboutissent aux mêmes résultats.
Par contre, comme mis en évidence (voir le continent numérique),  les transformations numérisées se jouent sur un terrain virtuel, globalisé et apatride. Leur contexte de régulation est donc fondamentalement différent.

La composante « régulation » des chaînes de valeur, qui leur est indissociable, est radicalement en rupture. La chaîne de régulation est fondamentalement différente.
Si l’on prend comme métaphore la circulation routière, le fait de circuler, qui est une transformation bien utile et banale, se joue dans un contexte précis, régulé par un code propre au pays, le code de la route, surveillé par la police mandatée pour sanctionner, équipée de radars, véhicules d’intervention, etc… Cette régulation, qui se « calque » sur la chaîne de valeur, en est une caractéristique typique.

La circulation sur les réseaux numériques obéit à moins de contraintes, pourtant elle n’est pas dénuée de risques pour la collectivité : on peut y trouver les recettes pour un attentat, y commander des armes, … On peut aussi y être imprudent et se faire emprisonner, voir passer par les armes, par un régime autoritaire qui n’hésite pas à pister les messages des opposants. Cet espace sans contraintes est assimilé à un espace de liberté, mais c’est bien sûr une vision simpliste : une régulation, dans toute société, se met en place pour répondre aux exigences de son ciment social et moral. Dans le cas du continent numérique, l’espace est global. Certes, des droits locaux pourront s’appliquer directement : diffamations, menaces, intimidations ne sont pas impunies. Mais l’atteinte à l’intimité numérique est monnaie courante et pourra se généraliser comme nous l’avons souligné.

La régulation numérique est d’ailleurs embryonnaire, et la « police du numérique » dérisoire, divisée, face aux appétits, par exemple sur les données personnelles, des géants du net.
Cette régulation a aussi un volet fiscal : dans toute économie, les activités marchandes sont sources d’impôts : TVA directement liée, mais aussi impôts sur les bénéfices, sur le revenu, ainsi que charges sociales elles aussi assises sur l’activité et non uniquement sur les salaires. Ces taxes et impôts sont indispensables pour financer l’investissement public et la solidarité locale.

Dans la transposition numérique, le système de taxation est complétement changé. Il créée, comme déjà souligné dans de précédents messages, une forte attraction à la numérisation, et à l’externalisation sur le continent numérique. Cette distorsion favorise les activités numériques, et accélère donc la restructuration de l’économie et des emplois. Mais chaque nation ne retrouvera pas mécaniquement sa même part d’activités sur le continent numérique. Il n’y a pas égalité des chances entre les nations, dès lors que les disparités fiscales pipent les cartes.

A ce point du raisonnement sur les chaînes de valeur, sur leur transposition en numérique, on butte sur un nœud de complexité :
Qu’elles sont les conséquences économiques à moyen terme des divergences réglementaires et fiscales inscrites dans nos gènes nationaux ?

La projection à dix ans : que prévoir ? organiser la croissance ou laisser faire le déclin ?



Les études économiques portent sur les tendances observées, elles prédisent mal l’avenir. Certes Mac Kinsey avance que l’économie numérique, la seconde économie, dépassera en taille l’économie traditionnelle en 2 décennie. C’est une indication, elle est globale, centrée sur l’économie d’outre atlantique. Autour de cette grandeur prise comme moyenne, le différentiel de pression fiscale créera des différentiels de croissance numérique.
Car ces distorsions de fiscalité tendent à « chasser » vers le continent numérique, paradis fiscal relatif, les prestations matérielles localisées et taxées dans le monde réel. Mais quel est l'impact à terme ?
Ainsi l’impact de la numérisation sur la croissance d’une économie résulte schématiquement :

  • De la décroissance de certaines activités l’économie traditionnelle, qui sont progressivement réduites par transfert vers le numérique (intermédiation par le net : disparition d’agences, de magasins, de structures locales, restructuration industrielle de l’imprimerie, disparition d’organes de presse…). Ce sont des pans entiers de chaîne de valeur qui « fondent » au soleil du numérique, provoquant une restructuration de l’économie et de ses emplois.
  • De la croissance de l'économie traditionnelle, due aux gains de productivité qui permet aux entreprises, devenues plus compétitives, de gagner des parts de marché, ainsi que la croissance induite par l’offre de services plus complets et adaptés par hybridation avec des composants numériques : services en mobilité, collaboration avec les clients, co-développement, …
  • De la croissance de l’économie numérique pure, avec ses start-up, ses PME matures, et ses géants du net, car cette économie de réseau dématérialisé obéit aux lois des monopoles naturels. Les investissements dans les réseaux sont aussi à comptabiliser, en regard d’autres investissements d’infrastructures auxquels ils devraient se substituer ou être comparés.
Le désavantage concurrentiel agit négativement sur 2 plans : il accélère artificiellement la transformation numérique, et incite les start-up à poursuivre leur développement à armes égales avec leurs compétiteurs, pour la phase « profitable » de leur cycle de vie, dans un contexte réglementairement plus serein.
La grande inconnue dès lors n’est pas de savoir si la transformation numérique générera de la croissance, conclusion rassurante à laquelle toute étude aboutit, mais savoir quelle est la « part feu ».  Dans cette équation quel est le facteur négatif ? Pour une croissance numérique qui représente, sur longue période, un potentiel de 2 à 3 points de croissance par an, ne serait-elle pas amputée de 1 de ces points ?

Le jour de la prise de conscience de cet écueil, les positions économiques mondiales seront acquises, ne sera-t-il pas trop tard pour espérer construire un secteur numérique dans nos pays, un secteur industriel pesant sur le continent numérique autant que notre industrie traditionnelle pèse au plan mondial, un secteur qui aille au-delà de la start-up, et joue dans la cours des grands de la Silicon Valley ?
Ainsi, l’enjeu n’est pas conjoncturel, sur une étape d’un cycle économique : il s’agit d’un mouvement de fond qui n’obéit pas aux régulations de court terme. La rupture de la nouvelle révolution industrielle est certes technologique, mais les entreprises, les ménages sont parfaitement capables de s’adapter dans des délais et une échelle de temps rapide.

La rupture est géo-politique. Les évolutions de régulations, leur mise en cohérence sur des périmètres globaux, se joue à petits pas à l’aide de multiples compromis. Cette mutation réglementaire sera lente et l’adaptation aux enjeux globaux, qui supposerait une volonté collective de réforme exceptionnelle, ne pourra éviter, entre temps, la dérive économique.