Saturday, March 2, 2013

La captivité numérique


La numérisation grandissante de la société est globalisée, de sorte que les acteurs majeurs du numériques sont mondiaux.
Transnationaux ils apparaissent surpuissants par rapports aux Etats :
  • Ils jouent, eux, sur un échiquier mondial, qui leur permet :
    • l’optimisation fiscale en se domiciliant en Irlande
    • de transgresser les législations locales en implantant leurs « clouds » là où ils sont libres de traiter les données, de polluer, d’employer à bas coût
    • de financer le lobbying pour lutter contre l’émergence de nouvelles réglementations, par exemple au niveau Européen
  • Ils sont extraordinairement utiles à la société moderne, fournissant des services gratuits de recherche, de localisation, de collaboration devenus incontournables. De sorte que l’espace public, traditionnellement financé par l’impôt, est maintenant, pour sa part numérique, de fait financé par la publicité, et entre leurs mains.
  • Ils disposent d’une réelle puissance de frappe de recherche pour développer de nouveaux services et conquérir les niches de marché aux quelles, du fait de leur position d’oligopole naturel, ils peuvent accéder. Par exemple le potentiel de développement à partir des immenses bases géographiques et d’images, ou celui ouvert à partir des données personnelles.
Certes toute l’économie du numérique n’est pas dans leurs mains, et il existe aussi des contre-pouvoirs, forcément mondiaux, et des succès emblématiques comme Wikipédia.
Certes il existe une résistance citoyenne qui se cristallise autour certains sujets, comme les libertés individuelles.
Mais ceci dit, tout cela n’est que naturel et conséquence d’une globalisation provoquée par la rupture technologique d’Internet. Les acteurs, économiquement parlant, ne peuvent être que globaux, et leur raisonnement celui d’entrepreneurs. Ils ont d’ailleurs au moins un affichage déontologique et un discours sur leur « utilité », même s’il y a là du double langage.
Le propos ici, puisque nous nous intéressons à l’Architecture d’Entreprise, est de mettre l’accent sur la « captivité numérique ».

Ce qui se passe est assez simple :
  •  D’un côté il y a tout un pan de l’économique qui ignore les ouvertures du numérique, et continue à interagir avec les acteurs économiques (entreprises, personnes, association) avec une interface papier ou pdf, au mieux téléchargement. Au-delà de cette frontière inerte, silence radio, rien n’est su par ces acteurs, rien n’est reconnu, rien ne se passe : pas de connaissance fine des évènements du cycle de vie.
  •  D’un autre côté, certains acteurs franchissent la frontière. Dire que la frontière est « poreuse » est réducteur, car de fait elle est gommée ! Elle devient interactive, le royaume des API. C’est ce que j’ai appelé l'intimité numérique. Ces acteurs se mettent en capacité de traiter les évènements fins accessibles et de les exploiter avec de nouvelles technologies de masse (big data).


Tout cela est ce que l’on appelle la transformation numérique de la société. Elle se produit dans un brouhaha général, avec des discours souvent lénifiant, des articles nous promettant un avenir radieux (cf technologies du bonheur), ou à la limite, des sophismes économiques fondés sur de vraies corrélations et de fausses causalités.
Dans ce brouhaha général, il y a aussi des alertes, par exemple sur les excès (cf Comment être plus productif).
Mais, cachée derrière ce bruit ambiant et emphatique, la capture numérique monte en puissance. Là aussi c’est très simple :
  • Nous avons vu que le financement des services publics du numérique bascule en grande partie (y a-t-il une étude économique là-dessus ? je n’ai pas trouvé, mais c’est une évidence) vers la publicité.
  • Dans la part du PIB consacrée à la publicité, la part de la publicité numérique est croissante, avec un marketing client multicanal.
Le marketing et la publicité numérique, d’abord inertes et massifs comme dans le monde physique, deviennent une activité intelligente, algorithmique, profilante.

Publicité numérique intelligente ? En effet, les réseaux sociaux sont globalisés, l’exploitation des traces laissées dans ces réseaux devient donc un simple problème de logiciel, pour capter, contourner les parades (y en a-t-il vraiment ?). La question n’est pas de révéler les données individuelles ! Le logiciel peut les rendre anonymes, l’essentiel est qu’il puisse faire le lien, au niveau de l’individu anonyme, avec le même individu, anonyme aussi mais le même…, tracé par ailleurs. Un simple algorithme de calcul de proximité fait cela (les identifiants ne manquent pas : email, dates de naissance, voir nom, prénom). Et les sources de données sont pléthoriques : réseaux sociaux, objets connectés, cartes de fidélité, … Il suffit d’une interconnexion par le bon algorithme !  voir les visées de Facebook en ce sens
Voilà le début de la capture numérique où l’individu est cerné de toutes parts, et une prescription envahissante.
Cette capture numérique est d’abord individuelle, et souterraine.

Elle est aussi globale, car la pression publicitaire, devenue plus fine, sera toujours un enjeu. On constate d’ailleurs que la croissance publicitaire accompagne la croissance économique. Mais cette publicité numérique croissante (de l'ordre de 20 % par an dans les réseaux sociaux), dont on peut voir les mauvais ou les bons côtés selon la lunette que l’on chausse, est un acteur dont la base algorithmique est globale. Une capture numérique, à savoir faire global, émerge.

Pour conclure, comment présager des conséquences ?
  • Pour les entreprises et organisations qui ne prendront pas ce virage, il y a bien sûr un risque d’autruche, ou de voile sur la face. D’autres prendront alors la place.
  • Pour les consommateurs, usagers, citoyens, patients, allocataires et autres clients, l’information deviendra encore plus « asymétrique », et, quelque part, « totalitaire » : les grands acteurs économiques en sauront beaucoup plus sur nous que nous n’en savons sur eux, et surtout sur leurs produits et services. Les communautés ouvertes, l’e-réputation, permettront un contre-pouvoir, mais la complexité algorithmique sera probablement un obstacle durable à la transparence.
La théorie économique nous enseigne qu’une asymétrie d’information crée un équilibre de marché sous-optimal ? Et comment les générations futures réagiront face aux monopoles naturels armés d’algorithmes de profilage et de big datas ?
Ce sera sur le chemin de feuille de route annoncée ?

2 comments:

  1. Excellent!
    J'adore les services publics du numérique financés par la publicité.
    Pas sûr que nos dirigeants aient réalisé a quels points la bataille est déjà perdue

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